Historique du Ingré : Hommage au cheval de fer

27 avril 2021

le berry

Photo Prix Ingré 2021 : scoopdyga.com

Avril-Mai*, Auteuil

Prix Ingré

 

Groupe 3, 5ans et au-dessus, Steeple-Chase, 4 400 mètres, 140 000 €

Créé en 1946

Tenant du titre : Le Berry (h5, FRA par Gemix et Kalberry, par Kaldounevees), appartenant à Gemini Stud, Écurie de Roebeck, Benjamin Teboul et David Cottin, élevé par Mme Edouard Decazes & Louis Le Métayer, entraîné par David Cottin, monté par Kevin Nabet.

La course se déroule en 2022 pour la 77ème fois

 

L'édition 2021

 

Vendredi 30 avril 2021, Hippodrome d’Auteuil (Paris). - S’il faut gagner une préparatoire du Grand Steeple Chase de Paris, c’est bien ce Prix Ingré (Gr3). A trois semaines du grand rendez-vous, c’est l’épreuve préparatoire qui a donné le plus de doublés. Le Berry (Gémix) s’est imposé de peu mais en montrant un énorme courage, remportant sa huitième course de rang.

Le peloton est resté groupé avant que Feu Follet (Kapgarde) ne creuse l’écart. Quand Le Berry a voulu lancer l’offensive, le pensionnaire de David Cottin a confondu vitesse et précipitation, manquant de trébucher à la réception de la double barrière. Il s’est ensuite allongé d’une manière qui n’était pas sans rappeler son père Gémix (Carlotamix) pour venir chercher la victoire sur le poteau au terme des 4 400 mètres du parcours sur un très séduisant Feu Follet. Cette épreuve augure d’un Grand Steeple 2021 de haute volée le 23 mai.

Les origines de Le Berry sont un vrai “mix and match” comme on dit dans la mode : sa mère Kalberry (Kaldounevees) a couru en plat et terminé quatrième du Prix de Flore (Gr3) pour son éleveur, Mme Édouard Decazes. Son premier produit par Poliglote, Berryville, a gagné deux fois le Grand Prix de Pau (Gr3) après s’être placé dans le Derby de l’Ouest pour finir sa carrière avec 647 869€ de gains : Le Berry est encore en dessous des 400 000 euros, mais peut-être plus pour très longtemps. Il y a aussi de la tenue dans le courant maternel où l’on retrouve la famille du lauréat de Melbourne Cup Dunaden (Nicobar).

Du côté du père, le hurdler exceptionnel Gémix (Carlotamix), on retrouve de la vitesse sur le plat. Carlotamix (Linamix) est lauréat de Gr1 sur 1 600m à 2 ans à Saint-Cloud dans le Critérium International 2005. Carlotamix fait aujourd’hui la monte en Irlande à Coolagown Stud. Gémix, pour sa part, est vraiment un étalon d’obstacle dont Le Berry est le fer de lance des deux premières générations. Il faut remarquer qu’en 2020, 55% de ses partants ont terminé dans l’argent.

Historique

Cette appellation fut donnée en 1946 à une course préparatoire au Grand Steeple-Chase de Paris. Ingré, qui venait d’achever une fabuleuse carrière à 13 ans en 1945, était, à l’époque, seulement le troisième cheval parvenu à remporter deux fois l’épreuve phare d’Auteuil, les précédents étant Wild Monarch (1878, 1879) et Dandolo (1904, 1908).

Le premier Prix Ingré, qui eut lieu le 25 avril 1946, eut pour vainqueur Jupin qui ne disputa pas le Grand Steeple. Rameau, second lauréat en 1947, dut s’incliner dans le Grand Steeple devant Lindor qui n’avait pu obtenir que la cinquième place dans le Prix Ingré. Mais dès 1948 Ridéo réalisa le doublé. Ainsi sur la voie menant au Grand Steeple, le Prix Ingré joue un rôle éminent, comme en témoignent les noms des grands sauteurs inscrits à son palmarès.

Après Ridéo, 14 autres chevaux ont gagné la même année le Prix Ingré et le Grand Steeple. Ce sont : Hyères III (1966), Haroué (1968), Mon Filleul (1978), Isopani (1981), Sir Gain (1985), Oteuil SF (1987), Katko (1988, 1989), Ucello II (1994), Al Capone II (1997), Kotkijet (2001, 2004), Mid Dancer (2011), Bel La Vie (2013), Storm of Saintly (2014) et Milord Thomas (2015). Sept autres chevaux ont aussi remporté les deux courses mais pas la même année. Ce sont Loreto (Ing 1961, Gd St 1963), Morgex (Ing 1971, Gd St 1972), Brodi Dancer (Ing 1983, Gd St 1984), Jasmin II (Ing 1984, Gd St 1983), The Fellow (Ing 1990, Gd St 1991), Ubu III (Ing 1992, Gd St 1995) et Mid Dancer (Ing 2009, Gd St 2007).

A noter que six chevaux ont gagné deux fois le Prix Ingré : Rameau (1947, 1949), Quo Vadis (1954, 1955), Katko (1988, 1989), Chamberko (1996, 1997), Al Capone II (1997, 1999) et Kotkijet (2001, 2004).

Ainsi on a enregistré en 1997 un dead-heat (ex æquo) entre Chamberko et Al Capone II à l’issue d’un duel inoubliable.

(*) exceptionnellement en 2020, le Grand Steeple-Chase de Paris eut lieu en octobre en raison des annulations du premier semestre à Auteuil, elles-mêmes dûes à l'épidémie de coronavirus. Le Prix Ingré quivit le mouvement pour préarer, comme d'habitude, au classique d'Auteuil : il se disputa le mardi 23 septembre.

Ingré

Né en 1932, ce hongre bai par Hélion et Diplomée (Durbar) a été élevé au haras de la Louvière (Orne) par Paul Chamon. Devenu la propriété d’un petit entraîneur de Maisons-Laffitte, Fernand Drouhard, il court six fois sans succès à 2 ans, gagne un handicap à 3 ans. Dressé sur les obstacles, il court six fois en haies à l’automne pour gagner deux courses à Maisons-Laffitte et à Auteuil. C’est là qu’il est remarqué par l’entraîneur Joseph Ginzbourg qui le fait acheter par Arthur Veil-Picard. Dès le 29 décembre, Ingré offre une victoire à Nice à son nouveau propriétaire.

A 4 ans, Ingré est dirigé sur le steeple. Pour sa première tentative à Auteuil, il tombe mais son jockey le remonte pour décrocher la troisième place car il n’y avait que quatre partants. Encore une chute à Enghien, mais avec le temps Ingré apprend son métier. Une victoire à Enghien et trois sur le petit steeple d’Auteuil préludent à deux déplacements, l’un victorieux dans le Grand Steeple de Deauville à Clairefontaine, l’autre en Italie où il se classe second du Gran Premio di Merano.

En 1937 à 5 ans, Ingré semble à son apogée. Pour ses six premières sorties, cinq victoires dont le Grand Prix de la Ville de Nice, le Prix Murat (73,5 kilos) et le Grand Steeple sur le tapis vert, bénéficiant de la rétrogradation de Larringes qui avait versé longuement sur lui après le saut du dernier obstacle. A l’automne un retour victorieux à Auteuil sous 73 kilos et un déplacement outre-Manche pour faire connaissance avec les obstacles d’Aintree. Le champion d’Arthur Veil Picard est recalé à cet examen de passage en vue d’un éventuel Grand National en tombant au deuxième obstacle, le « chair », où il s’est permis de « brousser ».

A 6 ans, son entourage décide de faire l’impasse sur un second Grand Steeple (dans lequel il devrait porter une surcharge de dix livres imposée à tout ancien lauréat) et d’axer sa campagne sur le Gran Premio di Merano que son compagnon Empressor a gagné en 1937. Réapparition seulement en août à Clairefontaine où il gagne en plat et se place troisième dans la Grande Course de Haies. Hélas en septembre 1938, la tension internationale est si vive que le déplacement d’un champion en Italie s’avère trop risqué. En guise de consolation, Ingré glane à Auteuil trois courses et la deuxième place du Prix La Haye Jousselin.

En 1939, c’est décidé, le but est un second Grand Steeple malgré la surcharge. En attendant, cinq courses soldées par deux victoires (à Nice et Enghien) et trois places dont celle de deuxième du Prix Murat sous 75 kilos. Et le 18 juin, mission accomplie. Portant 74 kilos, Ingré devance de quatre longueurs son compagnon Un Mitrailleur dans la course phare d’Auteuil. Mais à peine connue la gloire, survient la guerre avec la cessation des hostilités sur les hippodromes. Seule une brève reprise au printemps 1940 permet à Ingré de remporter un second Prix Murat sous 74 kilos avant une nouvelle interruption des courses.

Pour beaucoup de vieux chevaux s’achève alors leur carrière avec l’exode, la fuite devant les armées ennemies et l’Occupation. Sa trace un moment perdue, Ingré est retrouvé… pour reprendre le turbin. Recherché par la Gestapo, Joseph Ginzbourg se cache. Avant que les biens de son propriétaire juif soient confisqués, Ingré est confié à l’entraîneur Joachim Bédeloup. Sous la casaque de celui-ci, il reparaît en 1941 et se distingue encore en se classant troisième du Grand Steeple tout en portant la sempiternelle surcharge, relevée cette année à douze livres.

En 1942, Ingré a 10 ans. Soupçonné d’être le simple prête-nom d’un juif, Bédeloup se voit contraint de céder Ingré à un certain André Carré (installé au Mans et détenteur d’une licence de gentleman-rider) qui va exploiter l’ancien crack pour quatre campagnes à but lucratif. Du 22 mars 1942 au 17 août 1945, Ingré est obligé de prendre part à quarante-trois courses, onze en plat, trente-deux en obstacle. Il roule sa bosse pendant quatre ans sur une dizaine d’hippodromes différents. On le voit gagner deux fois le Prix Claude de Langle à Craon. A Auteuil, on l’admire quand il enlève les Prix Cher Tatoué (70 kilos), Marescot et Léon Olry-Roederer ; on le plaint quand il tombe deux fois, dans les Prix Murat et Agitato ; on est indigné de le voir supporter toujours la surcharge de dix livres dans le Grand Steeple qu’il dispute encore à 11 ans et dont il se classe cinquième ; on est triste de le revoir au même rang l’année suivante mais soulagé de l’absence de surcharge. C’est sa cinquième participation.

A 13 ans, le 10 avril 1945, Ingré change encore de propriétaire. Vendu à la requête de l’Administration des Domaines, il est acheté par l’entraîneur Horace Haes, responsable de ses quatre dernières exhibitions. L’ultime a lieu le 17 août à Enghien, en queue d’un petit peloton de sept partants. Un tendon postérieur est claqué. Mais les deux antérieurs sont droits comme un i. C’est sa cent-dixième course. Bilan : vingt-huit victoires et vingt-neuf places pour soixante-dix-neuf courses en obstacle ; trois victoires et six places pour trente et une courses en plat. C’est à la solidité de ses jambes et à son extrême bonne volonté – il n’a jamais refusé un obstacle – qu’il a dû le report d’une retraite que la plupart des sauteurs obtiennent beaucoup plus tôt. C’est la rançon d’être hongre et sans tares.

De retour en France, le fils et le gendre d’Arthur Veil Picard (décédé en 1944) rachètent Ingré. Dans l’écurie de Joseph Ginzbourg (lui aussi revenu), il retrouve même box et même lad. Chaque jour, il effectue joyeusement un petit galop de santé sur une piste de Maisons-Laffitte. Un matin, il s’écroule. Il avait vingt-deux ans.

N.B. Extraits du livre Auteuil hier et aujourd’hui (tome 2, 1916-2003) de Guy THIBAULT (Editions du Castelet).

 

Propriétaires

  • Marquise de Moratalla (3 victoires) : The Fellow (1990), Ubu III (1992) et Ucello II (1994).
  • Jean Stern (2 victoires) : Le Radar (1951) et Florianet (1960).
  • Pierre Delafosse (2 victoires) : Quo Vadis (1954, 1955).
  • Henry de Blonay (2 victoires) : Crésus (1965) et Le Vermandois (1973).
  • Pierre de Montesson (2 victoires) : Katko (1988, 1989).
  • Gérard Margogne (2 victoires) : Chamberko (1996, 1997).
  • Robert Fougedoire (2 victoires) : Al Capone II (1997, 1999).
  • Daniel Wildenstein & Ecurie Wildenstein (2 victoires) : Kotkijet (2001, 2004).
  • Sean Mulryan (2 victoires) : Cyrlight (2006) et Or Noir de Somoza (2008).
  • Pegasus Farms Ltd (2 victoires) : Mid Dancer (2009, 2011).
     

Entraîneurs

  • André Adèle (5 victoires) : Yasco (1964), Crésus (1965), Camarero (1967), Le Vermandois (1973), L’Amenokhal (1974).
  • Bernard Sécly (5 victoires) : Mon Filleul (1978), Katko (1988, 1989), Al Capone II (1997, 1999).
  • Arnaud Chaillé-Chaillé (5 victoires) : Sunny Flight (2003), Cyrlight (2006), Or Noir de Somoza (2008), Mid Dancer (2009), Perfect Impulse (2017)
  • François Doumen (4 victoires) : The Fellow (1990), Ubu III (1992), Vorétin (1993), Ucello II (1994).
  • Guillaume Macaire (4 victoires) : Bel La Vie (2013), Storm of Saintly (2014), As d'Estruval (2016), Edward d'Argent (2018).
     

Jockeys

  • Christophe Pieux (4 victoires) : Chamberko (1996, 1997), Cyrlight (2006), Wisborough (2007).
  • René Bèche (3 victoires) : Jupin (1946), Ike (1950) et Quo Vadis (1954).
  • Jacques Ricou (3 victoires) : Or Noir de Somoza (2008), Mid Dancer (2009), Milord Thomas (2015).